Le Parlement vient de nous offrir un spectacle fascinant : des heures de débat passionné sur la fiscalité des grandes fortunes, des calculs savants pour distinguer le patrimoine productif de l’improductif, des discussions byzantines sur le statut fiscal des cryptomonnaies versus les œuvres d’art.
Les riches sont devenus notre obsession collective, l’alpha et l’oméga du débat public.
Pendant ce temps, plus de 5 millions de personnes survivent en France avec moins de 1.000 euros par mois pour une personne seule, 330.000 errent de trottoirs en centres d’accueil, soit presque le double du nombre de contribuables à l’IFI, et les parlementaires ont expédié en quelques minutes l’indexation des prestations sociales sur l’inflation.
Voilà qui a le mérite de la clarté : nous préférons disserter sur le train de vie des milliardaires que sur la survie des précaires.
L’opinion publique ne vaut pas d’ailleurs mieux, puisque les sondages révèlent que 86 % des Français applaudissent la taxe Zucman, tandis que 59 % voudraient réduire les aides sociales.
Traduisons : ponctionnons les ultra-riches, mais surtout, ne nous occupons pas du sort des ultra-pauvres.
Margaret Thatcher, lors de sa dernière intervention majeure à la Chambre des communes, en novembre 1990, avait parfaitement résumé ce paradoxe face à un député travailliste : peu importe que les pauvres s’appauvrissent, du moment que l’écart avec les riches se resserre.
À force de fétichiser la lutte contre les inégalités, nous avons fini par oublier le combat contre la misère elle-même.
Car pendant que nous débattions sur des patrimoines à neuf chiffres, la réalité du terrain s’est durcie.
La loi dite « plein-emploi » (sacré euphémisme) conditionne désormais le RSA de 559 euros mensuels à de mystérieuses activités d’intérêt général, autorisant la bureaucratie départementale à suspendre cette allocation de survie selon son bon vouloir.
À ce sujet, seize organisations, de la CGT au Secours catholique, ont saisi le Conseil d’État pour faire abroger ce texte.
Mieux encore, les découverts bancaires ne seront plus automatiquement autorisés dès 2026, alors qu’un Français sur cinq y recourt chaque mois…
Quant à la condition des travailleurs, les travaux d’Antoine Foucher ne cessent de nous le rappeler : elle se dégrade au point que la promesse fondatrice de notre contrat social (pouvoir élever son niveau de vie par le travail) s’est transformée en fiction.
Le retournement démographique pèse chaque année davantage sur le salaire net des actifs, mais l’ensemble de la classe politique feint de l’ignorer, préférant courtiser un électorat vieillissant plutôt qu’affronter cette réalité arithmétique.
Entre les prélèvements croissants pour financer les retraites et la stagnation des revenus disponibles, travailler ne permet plus de s’enrichir, tout juste de vivre un peu mieux que les allocataires.
Bref, nous avons fait notre choix : celui de l’indignation sélective plutôt que la vraie solidarité.