La lettre envoyée par Paris à la Commission européenne ne laisse aucune place au flou. Alors que Bruxelles doit annoncer le 16 décembre ses décisions sur la révision de l’interdiction des ventes de voitures neuves à moteur thermique prévue pour 2035, la France pose ses conditions. Toute flexibilité accordée sur la neutralité technologique – hybrides rechargeables, prolongateurs d’autonomie ou e-carburants – devra s’accompagner d’une exigence de contenu local minimal de 75%.
Cette position française répond à une urgence industrielle. Depuis 2020, le marché hexagonal s’est contracté de 28%, 40 000 emplois ont disparu et 75 000 postes supplémentaires sont menacés d’ici 2035. Face à cette hémorragie, Emmanuel Macron a martelé depuis Pékin le 5 décembre la nécessité d’une « préférence européenne ». Les chiffres donnent le tournis : la balance commerciale automobile Europe-Chine, excédentaire de 15 milliards d’euros en 2022, est devenue négative en 2025.
Un bras de fer entre États membres
Six pays européens – Bulgarie, République tchèque, Hongrie, Italie, Pologne et Slovaquie – réclament dans une lettre commune l’autorisation de vendre des hybrides au-delà de 2035. Leur argument ? « Il n’y a rien de vert dans un désert industriel ». L’Allemagne, de son côté, pousse pour les hybrides rechargeables et les carburants de synthèse via le chancelier Friedrich Merz.
La France adopte une stratégie différente. Elle maintient le cap sur l’électrification tout en exigeant que les véhicules vendus en Europe soient massivement fabriqués sur le continent. Le seuil de 75% correspond au niveau actuel des véhicules thermiques européens. Batteries, moteurs électriques et composants électroniques sensibles devraient obligatoirement provenir d’usines européennes.
Des constructeurs au bord du gouffre
Les géants de l’automobile multiplient les signaux d’alarme. Antonio Filosa, patron de Stellantis, juge les règles de Bruxelles « mauvaises, mauvaises, mauvaises ». Chez Renault, François Provost menace d’arrêter la production dans trois sites français – Batilly, Sandouville et Maubeuge – sans flexibilité sur les émissions de CO2 des utilitaires. Les importations de pièces chinoises ont bondi de 67% depuis 2021, les boîtes de vitesses ont triplé.
La Commission européenne cherche un compromis fragile. Stéphane Séjourné, vice-président, se dit « relativement optimiste » sur des assouplissements possibles. Bruxelles envisagerait de décorréler les utilitaires légers de la trajectoire tout-électrique et d’accepter une neutralité technologique pour 2035. L’objectif affiché : ramener le prix des petites électriques à 15 000 euros contre 20 000 aujourd’hui.
Un triangle impossible à résoudre ?
Treize millions d’emplois européens et 7% du PIB continental dépendent de l’automobile. Entre objectifs climatiques, préservation industrielle et concurrence chinoise, l’équation semble insoluble. Macron résume la complexité : « Il faut protéger les secteurs bousculés, mettre de la préférence européenne et accélérer l’investissement. C’est ça le triangle. »
Les prochains jours diront si la stratégie française du donnant-donnant – flexibilité technologique contre contenu local – convaincra des partenaires européens divisés. Une chose est sûre : l’industrie automobile du Vieux Continent joue sa survie face à un adversaire chinois qui ne connaît pas la crise.